Bien que nous soyons suffisamment persuadés qu'il y a des corps qui sont
véritablement dans le monde, néanmoins, comme nous en avons douté
ci-devant, et que nous avons mis cela au nombre des jugements que nous
avons faits dès le commencement de notre vie, il est besoin que nous
recherchions ici des raisons qui nous en fassent avoir une science
certaine. Premièrement, nous expérimentons en nous-mêmes que tout ce que
nous sentons vient de quelque autre chose que de notre pensée ; parce
qu'il n'est pas en notre pouvoir de faire que nous ayons un sentiment
plutôt qu'un autre, et que cela dépend de cette chose, selon qu'elle
touche nos sens. Il est vrai que nous pourrions nous enquérir si Dieu,
ou quelque autre que lui, ne serait point cette chose ; mais à cause que
nous sentons, ou plutôt que nos sens nous excitent souvent à apercevoir
clairement et distinctement, une matière étendue en longueur, largeur et
profondeur, dont les parties ont des figures et des mouvements divers,
d'où procèdent les sentiments que nous avons des couleurs, des odeurs,
de la douleur, etc., si Dieu présentait à notre âme immédiatement par
lui-même l'idée de cette matière étendue, ou seulement s'il permettait
qu'elle fût causée en nous par quelque chose qui n'eût point
d'extension, de figure, ni de mouvement, nous ne pourrions trouver
aucune raison qui nous empêchât de croire qu'il prend plaisir à nous
tromper ; car nous concevons cette matière comme une chose différente de
Dieu et de notre pensée, et il nous semble que l'idée que nous en avons
se forme en nous à l'occasion des corps de dehors, auxquels elle est
entièrement semblable. Or, puisque Dieu ne nous trompe point, parce que
cela répugne à sa nature, comme il a été déjà remarqué, nous devons
conclure qu'il y a une certaine substance étendue en longueur, largeur
et profondeur, qui existe à présent dans le monde avec toutes les
propriétés que nous connaissons manifestement lui appartenir. Et cette
substance étendue est ce qu'on nomme proprement le corps, ou la
substance des choses matérielles.

DESCARTES, Principes de la philosophie.

Seconde partie : Des principes des choses matérielles.

Article 1 : Quelles raisons nous font savoir certainement qu'il y a des
corps.
