203. Comment on peut parvenir à la connaissance des figures, grandeurs
et mouvements des corps insensibles.

Quelqu'un derechef pourra demander d'où j'ai appris quelles sont les
figures, grandeurs et mouvements des petites parties de chaque corps,
plusieurs desquelles j'ai ici déterminées tout de même que si je les
avais vues, bien qu'il soit certain que je n'ai pu les apercevoir par
l'aide des sens, puisque j'avoue qu'elles sont insensibles. À quoi je
réponds que j'ai, premièrement, considéré en général toutes les notions
claires et distinctes qui peuvent être en notre entendement touchant les
choses matérielles, et que, n'en ayant point trouvé d'autres sinon
celles que nous avons des figures, des grandeurs et des mouvements, et
des règles suivant lesquelles ces trois choses peuvent être diversifiées
l'une par l'autre, lesquelles règles sont les principes de la géométrie
et des mécaniques, j'ai jugé qu'il fallait nécessairement que toute la
connaissance que les hommes peuvent avoir de la nature fût tirée de cela
seul ; parce que toutes les autres notions que nous avons des choses
sensibles, étant confuses et obscures, ne peuvent servir à nous donner
la connaissance d'aucune chose hors de nous, mais plutôt la peuvent
empêcher. En suite de quoi, j'ai examiné toutes les principales
différences qui se peuvent trouver entre les figures, grandeurs et
mouvements de divers corps que leur seule petitesse rend insensibles, et
quels effets sensibles peuvent être produits par les diverses façons
dont ils se mêlent ensemble. Et par après lorsque j'ai rencontré de
semblables effets dans les corps que nos sens aperçoivent, j'ai pensé
qu'ils avaient pu être ainsi produits. Puis j'ai cru qu'ils l'avaient
infailliblement été, lorsqu'il m'a semblé être impossible de trouver en
toute l'étendue de la nature aucune autre cause capable de les produire.
À quoi l'exemple de plusieurs corps, composés par l'artifice des hommes,
m'a beaucoup servi : car je ne reconnais aucune différence entre les
machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule
compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de
l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments,
qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les
font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent
voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des
corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos
sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques
appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont
artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une
montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite,
cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire ses
fruits. C'est pourquoi, en même façon qu'un horloger, en voyant une
montre qu'il n'a point faite, peut ordinairement juger, de quelques-unes
des parties qu'il regarde, quelles sont toutes les autres qu'il ne voit
pas : ainsi, en considérant les effets et les parties sensibles des
corps naturels, j'ai tâché de connaître quelles doivent être celles de
leurs parties qui sont insensibles.

204. Que touchant les choses que nos sens n'aperçoivent point, il suffit
d'expliquer comment elles peuvent être ; et que c'est tout ce
qu'Aristote a tâché de faire.

On répliquera encore à ceci que, bien que j'aie peut-être imaginé des
causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous
voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons
sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut
faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre
lesquelles il n'y ait aucune différence en ce qui paraît à l'extérieur,
qui n'aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues
: ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par
chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde
paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu'il soit
possible à l'esprit humain de connaître lequel de tous ces moyens il a
voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté
d'accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j'ai
expliquées sont telles que tous les effets qu'elles peuvent produire se
trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans
m'enquérir si c'est par elles ou par d'autres qu'ils sont produits. Même
je crois qu'il est aussi utile pour la vie, de connaître des causes
ainsi imaginées, que si on avait la connaissance des vraies : car la
médecine, les mécaniques, et généralement tous les arts à quoi la
connaissance de la physique peut servir, n'ont pour fin que d'appliquer
tellement quelques corps sensibles les uns aux autres, que, par la suite
des causes naturelles, quelques effets sensibles soient produits ; ce
que nous ferons tout aussi bien, en considérant la suite de quelques
causes ainsi imaginées, bien que fausses, que si elles étaient les
vraies, puisque cette suite est supposée semblable, en ce qui regarde
les effets sensibles. Et afin qu'on ne pense pas qu'Aristote ait jamais
prétendu de faire quelque chose de plus que cela, il dit lui-même, au
commencement du septième chapitre du premier livre de ses Météores, que
« pour ce qui est des choses qui ne sont pas manifestes aux sens, il
pense les démontrer suffisamment, et autant qu'on peut désirer avec
raison, s'il fait seulement voir qu'elles peuvent être telles qu'il les
explique ».

205. Que néanmoins on a une certitude morale, que toutes les choses de
ce monde sont telles qu'il a été ici démontré qu'elles peuvent être.

Mais néanmoins, afin que je ne fasse point de tort à la vérité, en la
supposant moins certaine qu'elle n'est, je distinguerai ici deux sortes
de certitudes. La première est appelée morale, c'est-à-dire suffisante
pour régler nos mœurs, ou aussi grande que celle des choses dont nous
n'avons point coutume de douter touchant la conduite de la vie, bien que
nous sachions qu'il se peut faire absolument parlant, qu'elles soient
fausses. Ainsi ceux qui n'ont jamais été à Rome ne doutent point que ce
ne soit une ville en Italie, bien qu'il se pourrait faire que tous ceux
desquels ils l'ont appris les aient trompés. Et si quelqu'un, pour
deviner un chiffre écrit avec les lettres ordinaires, s'avise de lire un
B partout où il y aura un A, et de lire un C partout où il y aura un B,
et ainsi de substituer en la place de chaque lettre celle qui la suit en
l'ordre de l'alphabet, et que, le lisant en cette façon, il y trouve des
paroles qui aient du sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai
sens de ce chiffre qu'il aura ainsi trouvé, bien qu'il se pourrait faire
que celui qui l'a écrit y en ait mis un autre tout différent, en donnant
une autre signification à chaque lettre : car cela peut si difficilement
arriver, principalement lorsque le chiffre contient beaucoup de mots,
qu'il n'est pas moralement croyable. Or, si on considère combien de
diverses propriétés de l'aimant, du feu, et de toutes les autres choses
qui sont au monde, ont été très évidemment déduites d'un fort petit
nombre de causes que j'ai proposées au commencement de ce traité, encore
même qu'on s'imaginerait que je les ai supposées par hasard et sans que
la raison me les ait persuadées, on ne laissera pas d'avoir pour le
moins autant de raison de juger qu'elles sont les vraies causes de tout
ce que j'en ai déduit, qu'on en a de croire qu'on a trouvé le vrai sens
d'un chiffre, lorsqu'on le voit suivre de la signification qu'on a
donnée par conjecture à chaque lettre. Car le nombre des lettres de
l'alphabet est beaucoup plus grand que celui des premières causes que
j'ai supposées, et on n'a pas coutume de mettre tant de mots, ni même
tant de lettres, dans un chiffre, que j'ai déduit de divers effets de
ces causes.

DESCARTES, Principes de la philosophie, Quatrième partie.
