L’agrément est particulièrement institué de la nature pour représenter
la jouissance de ce qui agrée comme le plus grand de tous les biens qui
appartiennent à l’homme, ce qui fait qu’on désire ardemment cette
jouissance. Il est vrai qu’il y a diverses sortes d’agrément, et que les
désirs qui en naissent ne sont pas tous également puissants ; car, par
exemple, la beauté des fleurs nous incite seulement à les regarder, et
celle des fruits à les manger. Mais le principal est celui qui vient des
perfections qu’on imagine en une personne qu’on pense pouvoir devenir un
autre soi-même ; car, avec la différence du sexe, que la nature a mise
dans les hommes ainsi que dans les animaux sans raison, elle y a mis
aussi certaines impressions dans le cerveau qui font qu’en certain âge
et en certain temps on se considère comme défectueux et comme si on
n’était que la moitié d’un tout dont une personne de l’autre sexe doit
être l’autre moitié, en sorte que l’acquisition de cette moitié est
confusément représentée par la nature comme le plus grand de tous les
biens imaginables. Et encore qu’on voie plusieurs personnes de cet autre
sexe, on n’en souhaite pas pour cela plusieurs en même temps, d’autant
que la nature ne fait point imaginer qu’on ait besoin de plus d’une
moitié. Mais lorsqu’on remarque quelque chose en une qui agrée davantage
que ce qu’on remarque en même temps dans les autres, cela détermine
l’âme à sentir pour celle-là seule toute l’inclination que la nature lui
donne à rechercher le bien qu’elle lui représente comme le plus grand
qu’on puisse posséder ; et cette inclination ou ce désir qui naît ainsi
de l’agrément est appelé du nom d’amour plus ordinairement que la
passion d’amour qui a ci-dessus été décrite. Aussi a-t-il de plus
étranges effets, et c’est lui qui sert de principale matière aux
faiseurs de romans et aux poètes.

DESCARTES, Les Passions de l’âme.

N'hésitez pas à consulter un dictionnaire de langue française !
L'agrément est le plaisir que nous éprouvons à la vue de ce qui est
beau. La jouissance est la possession, l'usage (comme lorsqu'on dit que
quelqu'un jouit d'un privilège ou d'un droit). Un désir ardent est,
littéralement, un désir brûlant.
