Descartes, Les Passions de l’âme, articles 79 à 90.

Art. 79. Les définitions de l’amour et de la haine.

L’amour est une émotion de l’âme causée par le mouvement des esprits,
qui l’incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être
convenables. Et la haine est une émotion causée par les esprits, qui
incite l’âme à vouloir être séparée des objets qui se présentent à elle
comme nuisibles. Je dis que ces émotions sont causées par les esprits,
afin de distinguer l’amour et la haine, qui sont des passions et
dépendent du corps, tant des jugements qui portent aussi l’âme à se
joindre de volonté avec les choses qu’elle estime bonnes et à se séparer
de celles qu’elle estime mauvaises, que des émotions que ces seuls
jugements excitent en l’âme.

Art. 80. Ce que c’est que se joindre ou se séparer de volonté.

Au reste, par le mot de volonté, je n’entends pas ici parler du désir,
qui est une passion à part et se rapporte à l’avenir ; mais du
consentement par lequel on se considère dès à présent comme joint avec
ce qu’on aime, en sorte qu’on imagine un tout duquel on pense être
seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre. Comme, au
contraire, en la haine on se considère seul comme un tout entièrement
séparé de la chose pour laquelle on a de l’aversion.

Art. 81. De la distinction qu’on a coutume de faire entre l’amour de
concupiscence et de bienveillance.

Or, on distingue communément deux sortes d’amour, l’une desquelles est
nommée amour de bienveillance, c’est-à-dire qui incite à vouloir du bien
à ce qu’on aime ; l’autre est nommée amour de concupiscence,
c’est-à-dire qui fait désirer la chose qu’on aime. Mais il me semble que
cette distinction regarde seulement les effets de l’amour, et non point
son essence ; car sitôt qu’on s’est joint de volonté à quelque objet, de
quelque nature qu’il soit, on a pour lui de la bienveillance,
c’est-à-dire on joint aussi à lui de volonté les choses qu’on croit lui
être convenables : ce qui est un des principaux effets de l’amour. Et si
on juge que ce soit un bien de le posséder ou d’être associé avec lui
d’autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l’un des
plus ordinaires effets de l’amour.

Art. 82. Comment des passions fort différentes conviennent en ce
qu’elles participent de l’amour.

Il n’est pas besoin aussi de distinguer autant d’espèces d’amour qu’il y
a de divers objets qu’on peut aimer ; car, par exemple, encore que les
passions qu’un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l’argent,
un ivrogne pour le vin, un brutal pour une femme qu’il veut violer, un
homme d’honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon père pour
ses enfants, soient bien différentes entre elles, toutefois, en ce
qu’elles participent de l’amour, elles sont semblables. Mais les quatre
premiers n’ont de l’amour que pour la possession des objets auxquels se
rapporte leur passion, et n’en ont point pour les objets mêmes, pour
lesquels ils ont seulement du désir mêlé avec d’autres passions
particulières. Au lieu que l’amour qu’un bon père a pour ses enfants est
si pur qu’il ne désire rien avoir d’eux, et ne veut point les posséder
autrement qu’il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu’il est
déjà ; mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur
bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, parce que, se
représentant que lui et eux font un tout dont il n’est pas la meilleure
partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens et ne craint pas de
se perdre pour les sauver. L’affection que les gens d’honneur ont pour
leurs amis est de cette même nature, bien qu’elle soit rarement si
parfaite ; et celle qu’ils ont pour leur maîtresse en participe
beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l’autre.

Art. 83. De la différence qui est entre la simple affection, l’amitié et
la dévotion.

On peut, ce me semble, avec meilleure raison, distinguer l’amour par
l’estime qu’on fait de ce qu’on aime, à comparaison de soi-même. Car
lorsqu’on estime l’objet de son amour moins que soi, on n’a pour lui
qu’une simple affection ; lorsqu’on l’estime à l’égal de soi, cela se
nomme amitié ; et lorsqu’on l’estime davantage, la passion qu’on a peut
être nommée dévotion. Ainsi on peut avoir de l’affection pour une fleur,
pour un oiseau, pour un cheval ; mais, à moins que d’avoir l’esprit fort
déréglé, on ne peut avoir de l’amitié que pour des hommes. Et ils sont
tellement l’objet de cette passion, qu’il n’y a point d’homme si
imparfait qu’on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite
lorsqu’on pense qu’on en est aimé et qu’on a l’âme véritablement noble
et généreuse, suivant ce qui sera expliqué ci-après en l’article 154 et
156. Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute
la souveraine Divinité, à laquelle on ne saurait manquer d’être dévot
lorsqu’on la connaît comme il faut ; mais on peut aussi avoir de la
dévotion pour son prince, pour son pays, pour sa ville, et même pour un
homme particulier, lorsqu’on l’estime beaucoup plus que soi. Or, la
différence qui est entre ces trois sortes d’amour paraît principalement
par leurs effets ; car, d’autant qu’en toutes on se considère comme
joint et uni à la chose aimée, on est toujours prêt d’abandonner la
moindre partie du tout qu’on compose avec elle pour conserver l’autre ;
ce qui fait qu’en la simple affection l’on se préfère toujours à ce
qu’on aime, et qu’au contraire en la dévotion l’on préfère tellement la
chose aimée à soi-même qu’on ne craint pas de mourir pour la conserver
De quoi on a vu souvent des exemples en ceux qui se sont exposés à une
mort certaine pour la défense de leur prince ou de leur ville, et même
aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils s
étaient dévoués.

Art. 84. Qu’il n’y a pas tant d’espèces de haine que d’amour.

Au reste, encore que la haine soit directement opposée à l’amour, on ne
la distingue pas toutefois en autant d’espèces, à cause qu’on ne
remarque pas tant la différence qui est entre les maux desquels on est
séparé de volonté qu’on fait celle qui est entre les biens auxquels on
est joint.

Art. 85. De l’agrément et de l’horreur.

Et je ne trouve qu’une seule distinction considérable qui soit pareille
en l’une et en l’autre. Elle consiste en ce que les objets tant de
l’amour que de la haine peuvent être représentés à l’âme par les sens
extérieurs, ou bien par les intérieurs et par sa propre raison. Car nous
appelons communément bien ou mal ce que nos sens intérieurs ou notre
raison nous font juger convenable ou contraire à notre nature ; mais
nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi représenté par nos sens
extérieurs, principalement par celui de la vue, lequel seul est plus
considéré que tous les autres. D’où naissent deux espèces d’amour, à
savoir, celle qu’on a pour les choses bonnes, et celle qu’on a pour les
belles, à laquelle on peut donner le nom d’agrément, afin de ne la pas
confondre avec l’autre, ni aussi avec le désir, auquel on attribue
souvent le nom d’amour ; et de là naissent en même façon deux espèces de
haine, l’une desquelles se rapporte aux choses mauvaises, l’autre à
celles qui sont laides ; et cette dernière peut être appelée horreur ou
aversion, afin de la distinguer. Mais ce qu’il y a ici de plus
remarquable, c’est que ces passions d’agrément et d’horreur ont coutume
d’être plus violentes que les autres espèces d’amour ou de haine, à
cause que ce qui vient à l’âme par les sens la touche plus fort que ce
qui lui est représenté par sa raison, et que toutefois elles ont
ordinairement moins de vérité ; en sorte que de toutes les passions, ce
sont celles-ci qui trompent le plus, et dont on doit le plus
soigneusement se garder.

Art. 86. La définition du désir.

La passion du désir est une agitation de l’âme causée par les esprits
qui la dispose à vouloir pour l’avenir les choses qu’elle se représente
être convenables. Ainsi on ne désire pas seulement la présence du bien
absent, mais aussi la conservation du présent, et de plus l’absence du
mal, tant de celui qu’on a déjà que de celui qu’on croit pouvoir
recevoir au temps à venir.

Art. 87. Que c’est une passion qui n’a point de contraire.

Je sais bien que communément dans l’École on oppose la passion qui tend
à la recherche du bien, laquelle seule on nomme désir, à celle qui tend
à la fuite du mal, laquelle on nomme aversion. Mais, d’autant qu’il n’y
a aucun bien dont la privation ne soit un mal, ni aucun mal considéré
comme une chose positive dont la privation ne soit un bien, et qu’en
recherchant, par exemple, les richesses, on fuit nécessairement la
pauvreté, en fuyant les maladies on recherche la santé, et ainsi des
autres, il me semble que c’est toujours un même mouvement qui porte à la
recherche du bien, et ensemble à la fuite du mal qui lui est contraire.
J’y remarque seulement cette différence, que le désir qu’on a lorsqu’on
tend vers quelque bien est accompagné d’amour et ensuite d’espérance et
de joie ; au lieu que le même désir, lorsqu’on tend à s’éloigner du mal
contraire à ce bien, est accompagné de haine, de crainte et de
tristesse ; ce qui est cause qu’on le juge contraire à soi-même. Mais si
on veut le considérer lorsqu’il se rapporte également en même temps à
quelque bien pour le rechercher, et au mal opposé pour l’éviter, on peut
voir très évidemment que ce n’est qu’une seule passion qui fait l’un et
l’autre. (394)

Art. 88. Quelles sont ses diverses espèces.

Il y aurait plus de raison de distinguer le désir en autant de diverses
espèces qu’il y a de divers objets qu’on recherche ; car, par exemple,
la curiosité, qui n’est autre chose qu’un désir de connaître, diffère
beaucoup du désir de gloire, et celui-ci du désir de vengeance, et ainsi
des autres. Mais il suffit ici de savoir qu’il y en a autant que
d’espèces d’amour ou de haine et que les plus considérables et les plus
forts sont ceux qui naissent de l’agrément et de l’horreur.

Art. 89. Quel est le désir qui naît de l’horreur.

Or, encore que ce ne soit qu’un même désir qui tend à la recherche d’un
bien et à la fuite du mal qui lui est contraire, ainsi qu’il a été dit,
le désir qui naît de l’agrément ne laisse pas d’être fort différent de
celui qui naît de l’horreur. Car cet agrément et cette horreur, qui
véritablement sont contraires, ne sont pas le bien et le mal qui servent
d’objets à ces désirs, mais seulement deux émotions de l’âme qui la
disposent à rechercher deux choses fort différentes, à savoir :
l’horreur est instituée de la nature pour représenter à l’âme une mort
subite et inopinée, en sorte que, bien que ce ne soit quelquefois que
l’attouchement d’un vermisseau, ou (395) le bruit d’une feuille
tremblante, ou son ombre, qui fait avoir de l’horreur, on sent d’abord
autant d’émotion que si un péril de mort très évident s’offrait aux
sens, ce qui fait subitement naître l’agitation qui porte l’âme à
employer toutes ses forces pour éviter un mal si présent ; et c’est
cette espèce de désir qu’on appelle communément la fuite ou l’aversion.

Art. 90. Quel est celui qui naît de l’agrément.

Au contraire, l’agrément est particulièrement institué de la nature pour
représenter la jouissance de ce qui agrée comme le plus grand de tous
les biens qui appartiennent à l’homme, ce qui fait qu’on désire très
ardemment cette jouissance. Il est vrai qu’il y a diverses sortes
d’agréments, et que les désirs qui en naissent ne sont pas tous
également puissants. Car, par exemple, la beauté des fleurs nous incite
seulement à les regarder, et celle des fruits à les manger. Mais le
principal est celui qui vient des perfections qu’on imagine en une
personne qu’on pense pouvoir devenir un autre soi-même car, avec la
différence du sexe, que la nature a mise dans les hommes ainsi que dans
les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le
cerveau qui font qu’en certain âge et en certain temps on se considère
comme défectueux et comme si on n’était que la moitié d’un tout dont une
personne de l’autre sexe doit être l’autre moitié, en sorte que (396)
l’acquisition de cette moitié est confusément représentée par la nature
comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu’on voie
plusieurs personnes de cet autre sexe, on n’en souhaite pas pour cela
plusieurs en même temps, d’autant que la nature ne fait point imaginer
qu’on ait besoin de plus d’une moitié. Mais lorsqu’on remarque quelque
chose en une qui agrée davantage que ce qu’on remarque au même temps
dans les autres, cela détermine l’âme à sentir pour celle-là seule toute
l’inclination que la nature lui donne à rechercher le bien qu’elle lui
représente comme le plus grand qu’on puisse posséder ; et cette
inclination ou ce désir qui naît ainsi de l’agrément est appelé du nom
d’amour plus ordinairement que la passion d’amour qui a ci-dessus été
décrite. Aussi a-t-il de plus étranges effets, et c’est lui qui sert de
principale matière aux faiseurs de romans et aux poètes.
