PREUVES DE L\'EXISTENCE DE DIEU ET DE L\'AME HUMAINE

OU FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE

§ 1. Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que
j\'y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes,
qu\'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et
toutefois, afin qu\'on puisse juger si les fondements que j\'ai pris
sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d\'en parler.
J\'avais dès long-temps remarqué que pour les mœurs il est besoin
quelquefois de suivre des opinions qu\'on sait être fort incertaines,
tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu\'il a été dit
ci-dessus : mais pource qu\'alors je désirais vaquer seulement à la
recherche de la vérité, je pensai qu\'il fallait que je fisse tout le
contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je
pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s\'il ne resterait
point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement
indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je
voulus supposer qu\'il n\'y avait aucune chose qui fût telle qu\'ils
nous la font imaginer ; et parce qu\'il y a des hommes qui se méprennent
en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et
y font des paralogismes, jugeant que j\'étais sujet à faillir autant
qu\'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que
j\'avais prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant
que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent
aussi venir quand nous dormons, sans qu\'il y en ait aucune pour lors
qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui
m\'étaient jamais entrées en l\'esprit n\'étaient non plus vraies que
les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que,
pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait
nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et
remarquant que cette vérité, *je pense, donc je suis,* était si ferme et
si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des
sceptiques n\'étaient pas capables de l\'ébranler, je jugeai que je
pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la
philosophie que je cherchais.

§ 2. Puis, examinant avec attention ce que j\'étais, et voyant que je
pouvais feindre que je n\'avais aucun corps, et qu\'il n\'y avait aucun
monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre
pour cela que je n\'étais point ; et qu\'au contraire de cela même que
je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très
évidemment et très certainement que j\'étais ; au lieu que si j\'eusse
seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j\'avais
jamais imaginé eût été vrai, je n\'avais aucune raison de croire que
j\'eusse été ; je connus de là que j\'étais une substance dont toute
l\'essence ou la nature n\'est que de penser, et qui pour être n\'a
besoin d\'aucun lieu ni ne dépend d\'aucune chose matérielle ; en sorte
que ce moi, c\'est-à-dire l\'âme, par laquelle je suis ce que je suis,
est entièrement distincte du corps, et même qu\'elle est plus aisée à
connoître que lui, et qu\'encore qu\'il ne fût point, elle ne laisserait
pas d\'être tout ce qu\'elle est.

§ 3. Après cela je considérai en général ce qui est requis à une
proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je venais d\'en
trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi
savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu\'il n\'y a
rien du tout en ceci, *je pense, donc je suis,* qui m\'assure que je dis
la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut
être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les
choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont
toutes vraies, mais qu\'il y a seulement quelque difficulté à bien
remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.

§ 4. Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que
par conséquent mon être n\'était pas tout parfait, car je voyais
clairement que c\'était une plus grande perfection de connoître que de
douter, je m\'avisai de chercher d\'où j\'avais appris à penser à
quelque chose de plus parfait que je n\'étais ; et je conclus évidemment
que ce devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite.
Pour ce qui est des pensées que j\'avais de plusieurs autres choses hors
de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de
mille autres, je n\'étais point tant en peine de savoir d\'où elles
venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semblât les
rendre supérieures à moi, je pouvais croire que, si elles étaient
vraies, c\'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu\'elle avait
quelque perfection, et, si elles ne l\'étaient pas, que je les tenais du
néant, c\'est-à-dire qu\'elles étaient en moi pourceque j\'avais du
défaut. Mais ce ne pouvait être le même de l\'idée d\'un être plus
parfait que le mien : car, de la tenir du néant, c\'était chose
manifestement impossible; et pource qu\'il n\'y a pas moins de
répugnance que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins
parfait, qu\'il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la
pouvais tenir non plus de moi-même : de façon qu\'il restait qu\'elle
eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite
que je n\'étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je
pouvais avoir quelque idée, c\'est à dire, pour m\'expliquer en un mot,
qui fût Dieu. A quoi j\'ajoutai que, puisque je connaissais quelques
perfections que je n\'avais point, je n\'étais pas le seul être qui
existât (j\'userai, s\'il vous plaît, ici librement des mots de
l\'école) ; mais qu\'il fallait de nécessité qu\'il y en eût quelque
autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j\'eusse acquis tout
ce que j\'avais : car, si j\'eusse été seul et indépendant de tout
autre, en sorte que j\'eusse eu de moi-même tout ce peu que je
participais de l\'être parfait, j\'eusse pu avoir de moi, par même
raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être
moi-même infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout puissant, et
enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer être en
Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour
connoître la nature de Dieu, autant que la mienne en était capable, je
n\'avais qu\'à considérer, de toutes les choses dont je trouvais en moi
quelque idée, si c\'était perfection ou non de les posséder ; et
j\'étais assuré qu\'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection
n\'était en lui, mais que toutes les autres y étaient : comme je voyais
que le doute, l\'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n\'y
pouvaient être, vu que j\'eusse été moi-même bien aise d\'en être
exempt. Puis, outre cela, j\'avais des idées de plusieurs choses
sensibles et corporelles ; car, quoique je supposasse que je rêvais, et
que tout ce que je voyais ou imaginais était faux, je ne pouvais nier
toutefois que les idées n\'en fussent véritablement en ma pensée. Mais
pource que j\'avais déjà connu en moi très clairement que la nature
intelligente est distincte de la corporelle ; considérant que toute
composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est
manifestement un défaut, je jugeais de là que ce ne pouvait être une
perfection en Dieu d\'être composé de ces deux natures, et que par
conséquent il ne l\'était pas ; mais que s\'il y avait quelques corps
dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres natures qui ne
fussent point toutes parfaites, leur être devait dépendre de sa
puissance, en telle sorte quelles ne pouvaient subsister sans lui un
seul moment.

§ 5. Je voulus chercher après cela d\'autres vérités ; et m\'étant
proposé l\'objet des géomètres, que je concevais comme un corps continu,
ou un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou
profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses
figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car
les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques
unes de leurs plus simples démonstrations ; et, ayant pris garde que
cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n\'est fondée
que sur ce qu\'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j\'ai
tantôt dite, je pris garde aussi qu\'il n\'y avait rien du tout en elles
qui m\'assurât de l\'existence de leur objet : car, par exemple, je
voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles
fussent égaux à deux droits, mais je ne voyais rien pour cela qui
m\'assurât qu\'il y eût au monde aucun triangle : au lieu revenant à
examiner l\'idée que j\'avais d\'un être parfait, je trouvais que
l\'existence y était comprise en même façon qu\'il est compris en celle
d\'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en
celle d\'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de
son centre, ou même encore plus évidemment; et que par conséquent il est
pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est
ou existe, qu\'aucune démonstration de géométrie le saurait être.

§ 6. Mais ce qui fait qu\'il y en a plusieurs qui se persuadent qu\'il y
a de la difficulté à le connoître, et même aussi à connoître ce que
c\'est que leur âme, c\'est qu\'ils n\'élèvent jamais leur esprit au
delà des choses sensibles, et qu\'ils sont tellement accoutumés a ne
rien considérer qu\'en l\'imaginant, qui est une façon de penser
particulière pour les choses matérielles, que tout ce qui n\'est pas
imaginable leur semble n\'être pas intelligible. Ce qui est assez
manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour maxime, dans les
écoles, qu\'il n\'y a rien dans l\'entendement qui n\'ait premièrement
été dans le sens, où toutefois il est certain que les idées de Dieu et
de l\'âme n\'ont jamais été ; et il me semble que ceux qui veulent user
de leur imagination pour les comprendre font tout de même que si, pour
ouïr les sons ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs
yeux : sinon qu\'il y a encore cette différence, que le sens de la vue
ne nous assure pas moins de la vérité de ses objets que font ceux de
l\'odorat ou de l\'ouïe : au lieu que ni notre imagination ni nos sens
ne nous sauraient jamais assurer d\'aucune chose si notre entendement
n\'y intervient.

§ 7. Enfin, s\'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez
persuadés de l\'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que
j\'ai apportées, je veux bien qu\'ils sachent que toutes les autres
choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d\'avoir un
corps, et qu\'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont
moins certaines ; car, encore qu\'on ait une assurance morale de ces
choses, qui est telle qu\'il semble qu\'à moins d\'être extravagant on
n\'en peut douter, toutefois aussi, à moins que d\'être déraisonnable,
lorsqu\'il est question d\'une certitude métaphysique, on ne peut nier
que ce ne soit assez de sujet pour n\'en être pas entièrement assuré,
que d\'avoir pris garde qu\'on peut en même façon s\'imaginer, étant
endormi, qu\'on a un autre corps, et qu\'on voit d\'autres astres et une
autre terre, sans qu\'il en soit rien. Car d\'où sait-on que les pensées
qui viennent en songe sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent
elles ne sont pas moins vives et expresses ? Et que les meilleurs
esprits y étudient tant qu\'il leur plaira, je ne crois pas qu\'ils
puissent donner aucune raison qui soit suffisante pour ôter ce doute
s\'ils ne présupposent l\'existence de Dieu. Car, premièrement, cela
même que j\'ai tantôt pris pour une règle, à savoir que les choses que
nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes vraies,
n\'est assuré qu\'à cause que Dieu est ou existe, et qu\'il est un être
parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui : d\'où il suit que
nos idées ou notions, étant des choses réelles et qui viennent de Dieu,
en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela
être que vraies. En sorte que si nous en avons assez souvent qui
contiennent de la fausseté, ce ne peut être que de celles qui ont
quelque chose de confus et obscur, à cause qu\'en cela elles participent
du néant, c\'est-à-dire qu\'elles ne sont en nous ainsi confuses qu\'à
cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est évident qu\'il
n\'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l\'imperfection
procède de Dieu en tant que telle, qu\'il y en a que la utilité ou la
perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce
qui est en nous de réel et de vrai vient d\'un être parfait et infini,
pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n\'aurions aucune
raison qui nous assurât qu\'elles eussent la perfection d\'être vraies.

§ 8. Or, après que la connaissance de Dieu et de l\'âme nous a ainsi
rendus certains de cette règle, il est bien aisé à connaître que les
rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous
faire douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car
s\'il arrivait même en dormant qu\'on eût quelque idée fort distincte,
comme, par exemple, qu\'un géomètre inventât quelque nouvelle
démonstration, son sommeil ne l\'empêcherait pas d\'être vraie ; et pour
l\'erreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu\'ils
nous représentent divers objets en même façon que font nos sens
extérieurs, n\'importe pas qu\'elle nous donne occasion de nous défier
de la vérité de telles idées, à cause qu\'elles peuvent aussi nous
tromper assez souvent sans que nous dormions ; comme lorsque ceux qui
ont la jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou
autres corps fort éloignés nous paraissent beaucoup plus petits qu\'ils
ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit que nous dormions,
nous ne nous devons jamais laisser persuader qu\'à l\'évidence de notre
raison. Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point
de notre imagination ni de nos sens : comme encore que nous voyions le
soleil très clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu\'il ne
soit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien
imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d\'une
chèvre, sans qu\'il faille conclure pour cela qu\'il y ait au monde une
chimère : car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou
imaginons ainsi soit véritable ; mais elle nous dicte bien que toutes
nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité ; car il
ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable,
les eût mises en nous sans cela ; et, pource que nos raisonnements ne
sont jamais si évidents ni si entiers pendant le sommeil que pendant la
veille, bien que quelquefois nos imaginations soient alors autant ou
plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pensées ne
pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne sommes pas tout
parfaits, ce qu\'elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer
en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu\'en nos songes.

DESCARTES, *Discours de la Méthode, *Quatrième partie.
