Et pour parler des choses humaines, je crois que si Sparte a été
autrefois très florissante, ce n’a pas été à cause de la bonté de
chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étaient fort
étranges, et même contraires aux bonnes mœurs, mais à cause que n’ayant
été inventées que par un seul, elles tendaient toutes à même fin. Et
ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les
raisons ne sont que probables, et qui n’ont aucune démonstrations,
s’étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs
diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité, que les
simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens
touchant les choses qui se présentent. Et ainsi encore je pensai, que
pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et
qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos
précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui
ni les uns ni les autres ne nous conseillaient peut-être pas toujours le
meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs, ni
si solides qu’ils auraient été, si nous avions eu l’usage entier de
notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions
jamais été conduits que par elle.

DESCARTES, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et
chercher la vérité dans les sciences (1637).
