Les mortels sont possédés d'une si aveugle curiosité, que souvent ils
conduisent leur esprit par des voies inconnues, sans aucun motif
d'espérance, mais seulement pour voir si ce qu'ils cherchent n'y serait
pas, comme quelqu'un qui brûlerait d'une envie si folle de découvrir un
trésor, qu'il parcourrait sans cesse les chemins, cherchant si par
hasard il ne trouverait pas quelque chose qui aurait été perdu par un
voyageur. Ainsi travaillent presque tous les chimistes, la plupart des
géomètres et beaucoup de philosophes : en vérité je ne nie pas que
parfois ils n'aillent ainsi à l'aventure avec assez de bonheur pour
trouver quelque vérité ; ce n'est pas une raison cependant pour que je
reconnaisse qu'ils sont plus habiles, mais seulement qu'ils sont plus
heureux.

Il est pourtant bien préférable de ne jamais chercher la vérité sur
aucune chose, plutôt que de le faire sans méthode : car il est très
certain que ces études désordonnées et ces méditations obscures
troublent la lumière naturelle et aveuglent l'esprit ; et tous ceux qui
ont ainsi coutume de marcher dans les ténèbres diminuent tellement
l'acuité de leur regard qu'ensuite ils ne peuvent plus supporter la
pleine lumière : chose que confirme encore l'expérience, puisqu'on voit
bien souvent que ceux qui n'ont jamais donné leur soin à l'étude des
lettres, jugent beaucoup plus solidement et clairement sur ce qui se
présente à eux, que ceux qui ont toujours fréquenté les écoles.

DESCARTES , Discours de la méthode.
