/ Extrait n°2 / L’utilité des histoires

« Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même
aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs
fables. Car c’est quasi le même de converser avec ceux des autres
siècles, que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de
divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne
pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule, et
contre raison, ainsi qu’ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu.
Mais lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin
étranger en son pays ; et lorsqu’on est trop curieux des choses qui se
pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant
de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font
imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point ; et
que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni
n’augmentent la valeur des choses, pour les rendre plus dignes d’être
lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et
moins illustres circonstances ; d’où vient que le reste ne paraît pas
tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples
qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des
paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs
forces. »

DESCARTES, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et
chercher la vérité dans les sciences (1637)
