Or après que la connaissance de Dieu et de l’âme nous a ainsi rendu
certain de cette règle, il est bien aisé à connaître que les rêveries
que nous imaginons étant endormis, ne doivent aucunement nous faire
douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car s’il
arrivait même en dormant qu’on eût quelque idée fort distincte, comme
par exemple qu’un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son
sommeil ne l’empêcherait pas d’être vraie. Et pour l’erreur la plus
ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu’ils nous représentent
divers objets en même façon que font nos sens extérieurs, n’importe pas
qu’elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées,
à cause qu’elles peuvent aussi nous tromper sans que nous dormions :
comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voyent tout de couleur jaune, ou
que les astres ou autres corps fort éloignés nous paraissent beaucoup
plus petits qu’ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit que
nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu’à
l’évidence de notre raison.

DESCARTES, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et
chercher la vérité dans les sciences (1637).
