La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues
auparavant en sa créance, n’est pas un exemple que chacun doive suivre ;
et le monde n’est quasi composé que de deux sortes d’esprits auxquels il
ne convient aucunement. A savoir de ceux qui se croyant plus habiles
qu’ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni
avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées :
d’où vient que s’ils avaient une fois pris la liberté de douter des
principes qu’ils ont reçus, et de s’écarter du chemin commun, jamais ils
ne pourraient tenir le sentier qu’il faut prendre pour aller plus droit,
et demeureraient égarés toute leur vie. Puis de ceux qui ayant assez de
raison, ou de modestie, pour juger qu’ils sont moins capables de
distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils
peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les
opinions de ces autres, qu’en chercher eux-mêmes de meilleures.

DESCARTES, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et
chercher la vérité dans les sciences (1637).
