
  Ils ajoutent que le terme de justifier a été tiré du palais, où il signifie absoudre par un acte judiciaire ; de sorte qu'à leur avis, il doit retenir sa signification naturelle : et ils confirment leur raisonnement par l'autorité de l'Apôtre, lequel aux Romains, V, VIII et ailleurs, oppose le mot de justifier à celui d'accuser et de condamner, qui sont sans difficulté termes de justice. C'est là leur argument le plus fort ; et toutefois il est très-défectueux. Car supposé même qu'il soit véritable que le mot de justifier soit pris du palais, n'est-ce pas raisonner foiblement de croire qu'il faille toujours le restreindre à la signification du palais? Que si nos adversaires s'opiniâtrent à ne vouloir point sortir du barreau, qu'ils nous disent en quel tribunal et devant quel juge il faut s'appliquer par la foi la sentence qui nous absout, comme ils enseignent qu'il est nécessaire dans la justification du pécheur? Du moins avoueront-ils en ce lieu que la comparaison du palais n'est pas si exacte, qu'il n'y ait des différences notables. Prenons donc un autre principe, et disons qu'il n'est pas nouveau dans les Ecritures que diverses façons de parler prises originairement des choses humaines, soient élevées à un sens plus auguste lorsqu'on les applique aux divines : « Vos noms, dit le Sauveur, sont écrits au ciel ; » c'est une similitude tirée de la coutume ancienne d'écrire dans les rôles publics ceux à qui l'on donnoit le droit de bourgeoisie. Mais ces noms et cette écriture appliquée aux mystères divins, passe à une signification bien plus éminente, et désigne l'ordre immuable des décrets de Dieu, par lesquels il nous donne droit dans la sainte cité de Jérusalem. Toute l'Ecriture est pleine de pareils exemples. Nous lisons au livre des Psaumes : « Dieu a dit, et les choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. » Il seroit ridicule de s'imaginer que Dieu commande premièrement, et après, que ses ordres soient exécutés, comme il se pratique parmi les hommes. Le commandement signifie ici l'action même toute-puissante par laquelle il exécute tout ce qu'il lui plaît dans le ciel et dans la terre. Ne puis-je pas raisonner de la même sorte de la justification du pécheur, et dire que le Père éternel apaisé par la mort de son Fils unique, prononce comme il appartient à un Dieu, comme celui dont la seule parole met tout l'effet par sa vertu propre ? Tellement que l'homme prononce en déclarant juste celui qui a été accusé, et Dieu prononce en le faisant juste. Certes cette manière de justifier est d'autant plus digne de Dieu, qu'elle n'appartient qu'à lui seul, parce quec'est une oeuvre de toute-puissance.
  De là, il est aisé de connoître d'où vient que le mot de justifier,selon le style du saint Apôtre, est opposé à celui de condamner. Ce n'est pas que Dieu nous justifiant, nous délivre seulement de la damnation ; mais c'est qu'en effaçant le mal de la coulpe il nous exempte du mal de la peine.

Bossuet, Réfutation du catéchisme de Ferry.