Je n'ai pas besoin de raconter ni l'admirable harangue du cardinal de
Lorraine et l'applaudissement qu'elle mérita, ni aussi celui que
s'attira Bèze, orateur de profession, en offrant de répondre sur le
champ au discours médité du cardinal : mais il importe de se souvenir
que ce fut dans celte auguste assemblée que les ministres présentèrent
publiquement au roi, au nom de toutes leurs églises, leur commune
confession de foi dressée sous Henri II dans leur premier synode tenu à
Paris (1), comme nous l'avons déjà dit. Bèze, qui la présenta, en fit en
même temps la défense par un long discours, où malgré toute son adresse,
il tomba dans un grand inconvénient. Lui qui quelques jours auparavant accusé par le
cardinal de Lorraine en présence de la reine Catherine et de toute la
cour, d'avoir écrit dans un de ses livres que Jésus-Christ n'était pas
plus dans la Cène que dans la boue, _non magis in Cœnâ quàm in cœno_
(1), avait rejeté cette proposition comme impie et comme détestée de
tout le parti, avança l'équivalente au colloque même devant toute la
France : car étant tombé sur la Cène, il dit dans la chaleur du discours
qu'eu égard au lieu et à la présence de Jésus-Christ considéré selon sa
nature humaine, son corps était autant éloigné de la Cène que les plus
hauts cieux le sont de la terre. A ces mots toute l'assemblée frémit
(2). On se ressouvint de l'horreur avec laquelle il avait parlé de la
proposition qui excluait Jésus-Christ de la Cène comme de la boue.
Maintenant il y retombait, sans que personne l'en pressât. Le murmure
qu'on entendit de toutes parts fit voir combien on était frappé d'une
nouveauté si étrange. Bèze lui-même étonné d'en avoir tant dit, ne cessa
depuis de fatiguer la reine, en donnant requêtes sur requêtes pour
obtenir la liberté de s'expliquer, à cause que pressé parte temps il
n'avait pas eu le loisir de bien faire entendre sa pensée devant le roi.
Mais il ne fallait point tant de paroles pour expliquer ce qu'on
croyait. Aussi pouvons-nous bien dire que la peine de Bèze n'était pas
de ne s'être pas assez expliqué ; au contraire ce qui lui causa et à
tous les siens une si visible inquiétude, c'est que découvrant en termes
précis le fond de la croyance du parti sur l'absence réelle de
Jésus-Christ, il n'avait que trop fait paraître que ces grands mots de
substance et les autres, dont ils se servaient pour conserver quelque
idée de réalité, n'étaient que des illusions.
Livre IX, chapitre 93.
Volume XIV, page 398.
