Ainsi tout ce qu'on nous dit de la certitude qu'on peut avoir sur le péché commis contre la conscience, est inutile. Ce n'est pas aller assez
avant que de ne pas reconnaître que ce péché qui se cache, cet orgueil secret, cet amour-propre qui prend tant de formes, et même celle de la
vertu, est peut-être le plus grand obstacle de notre conversion, et toujours l'inévitable sujet de ce
tremblement continuel, que les catholiques enseignaient après saint Paul. Les mêmes catholiques observaient que tout ce qu'on leur répondait
sur cette matière, était manifestement contradictoire. Luther avait avancé cette proposition : «  Personne ne doit répondre au prêtre qu'il
est contrit, » c'est-à-dire pénitent. Et comme cette proposition fut trouvée étrange, il la soutint de ces passages : « Saint Paul dit :
Je ne me sens coupable en rien, mais je ne suis pas pour cela justifié. David dit : Qui connaît ses péchés ? Saint Paul dit : Celui qui
s'approuve lui-même n'est pas approuvé ; mais celui que Dieu approuve. » Luther concluait de ces passages que nul pécheur n'est en état de
répondre au prêtre : « Je suis vraiment pénitent ; » et à le prendre à la rigueur et pour une certitude entière, il avait raison. On n'était donc
pas assuré absolument, selon lui, qu'on fût pénitent ; et néanmoins, selon lui, on était absolument assuré que ses péchés sont remis : on
était donc assuré que le pardon est indépendant de la pénitence. Les catholiques n'entendaient rien dans ces nouveautés : Voilà,
disaient-ils, un prodige dans les mœurs et dans la doctrine ; l'Eglise ne peut pas souffrir un tel scandale.
Mais, disait Luther, on est assuré de sa foi : et la foi est inséparable de la contrition. On lui répliquait : Permettez donc au fidèle de
répondre de sa contrition comme de sa foi ; ou si vous défendez l'un, défendez l'autre.
« Mais, poursuivait-il, saint Paul a dit : Examinez-vous vous-même, si vous êtes dans la foi ; éprouvez-vous vous-même. » Donc on sent la
foi, conclut Luther : et on concluait, au contraire, qu'on ne la sent pas. Si c'est une matière d'épreuve, si c'est un sujet d'examen, ce
n'est donc pas une chose que l'on connaisse par sentiment, ou, comme on parle, par conscience. Ce qu'on appelle la foi, poursuivait-on, n'en est
peut-être qu'une vaine image ou une faible répétition de ce qu'on a lu dans les livres, de ce qu'on a entendu dire aux autres fidèles. Pour
être assuré d'avoir cette foi vive qui opère la véritable conversion du cœur, il faudrait être assuré que le péché ne règne plus en nous ; et c'est ce
que Luther ne me peut ni ne me veut garantir, pendant qu'il me garantit ce qui en dépend, c'est-à-dire la rémission des péchés. Voilà toujours
la contradiction, et le faible inévitable de sa doctrine.
Et qu'on n'allègue pas ce que dit saint Paul : « Qui sait ce qui est en l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? » Il est
vrai : nulle autre créature, ni homme, ni ange, ne voit en nous ce que nous n'y voyons pas : mais il ne s'ensuit pas de là que nous-mêmes nous
le voyions toujours : autrement comment David aurait-il dit ce que Luther objectoit : « Qui connaît ses péchés ? » Ces péchés ne sont-ils
pas en nous ? Et puisqu'il est certain que nous ne les connaissons pas toujours, l'homme sera toujours à lui-même une grande énigme, et son
propre esprit lui sera toujours le sujet d'une éternelle et impénétrable question. C'est donc une folie manifeste de vouloir qu'on soit assuré du
pardon de son péché, si on n'est pas assuré d'en avoir entièrement retiré son cœur.
Luther disait beaucoup mieux au commencement de la dispute ; car voici
ses premières thèses sur les indulgences en 1517 et dès l'origine de la
querelle : « Nul n'est assuré de la vérité de sa contrition ; et à plus
forte raison ne l'est-il pas de la plénitude du pardon (2). » Alors il
reconnaissait par l'inséparable union de la pénitence et du pardon, que
l'incertitude de l'un emportait l'incertitude de l'autre. Dans la suite
il changea, mais de bien en mal : en retenant l'incertitude de la
contrition, il ôta l'incertitude du pardon ; et le pardon ne dépendait
plus de la pénitence. Voilà comme Luther se réformait. Tel fut son
progrès à mesure qu’il s’échauffait contre l’Eglise, et qu’il
s’enfonçait dans le schisme. Il s'étudiait en toutes choses à prendre le
contre-pied de l'Eglise. Bien loin de s'efforcer comme nous à inspirer
aux pécheurs la crainte des jugements de Dieu, pour les exciter à la
pénitence, Luther en était venu à cet excès de dire « que la contrition
par laquelle on repasse ses ans écoulés dans l'amertume de son cœur,
en pesant la grièveté de ses péchés, leur difformité, leur multitude, la
béatitude perdue et la damnation méritée, ne faisait que rendre les
hommes plus hypocrites : » comme si c'était une hypocrisie au
pécheur, de commencer à se réveiller de son assoupissement.
Mais peut-être qu'il voulait dire que ces sentiments de crainte ne
suffisaient pas, et qu'il y fallait joindre la foi et l'amour de Dieu.
J'avoue qu'il s'explique ainsi dans la suite, mais contre ses
propres principes : car il voulait au contraire (et nous verrons dans la
suite que c'est un des fondements de sa doctrine), que la rémission des
péchés précédât l'amour ; et il abusoit pour cela de la parabole des
deux débiteurs de l'Evangile, dont le Sauveur avait dit : « Celui à qui
on remet la plus grande dette aime aussi avec plus d'ardeurs : » d'où
Luther et ses disciples concluaient qu'on n'aimait qu'après que la
dette, c'est-à-dire les péchés étaient remis. Telle était la grande
indulgence que prêchait Luther, et qu'il opposait à celles que les
jacobins publiaient, et que Léon X avait données. Sans s'exciter à la
crainte, sans avoir besoin de l'amour, pour être justifié de tous ses
péchés, il ne fallait que croire, sans hésiter, qu'ils étaient tous
pardonnés et dans le moment l'affaire était faite.
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