C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain, que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses. On n'entend dans les funérailles que des paroles d'étonnement de ce que ce mortel est mort : chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé et de quoi le défunt l'a entretenu ; et tout d'un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c'est que l'homme ! Et celui qui le dit, c'est un homme ; et cet homme ne s'applique rien, oublieux de sa destinée ; ou, s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées ; et je puis dire dire, Messieurs, que les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes.

Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô homme, venez apprendre ce que c'est que l'homme. Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes, et vous croirez que ce n'est pas bien représenter l'homme que de le montrer où il n'est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu'il n'est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines.
La nature d'un composé ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet la société de l'âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'âme quelque chose de moins ; mais, lorsque venant à se séparer, le corps retourne à la terre et que l'âme aussi est mise en état de retourner au ciel d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit et ce qu'elle laisse en son entier ; quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme ; de sorte que je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l'état de notre nature.

Ô mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance. Toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage ; et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître, qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité.

Maintenant, qu'est-ce que notre être ? Dites-le nous, ô mort ; car les hommes superbes ne m'en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette et vous ne parlez qu'aux yeux. Un grand roi va vous prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre aux oreilles et que vous portiez dans les cœurs des vérités plus articulées.
Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône, et au milieu de sa cour : Sire, elle est digne de votre audience. Ecce mensurabiles posuisti dies meos, et substantia mea tanquam nihilum ante te : Ô éternel Roi des siècles, vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-même ; votre être éternellement immuable, ni se s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure. « Et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous. » Non, ma substance n'est rien devant vous ; et tout l'être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface ?
