31\. Déchirement de Melancton ; il prévoit les suites horribles du
renversement de l'autorité de l'Eglise.

Melancton crut voir la vérité d'un côté, et l'autorité légitime de
l'autre. Son cœur était déchiré, et il ne cessait de se tourmenter à
réunir ces deux choses. Il ne pouvait ni renoncer aux charmes de sa
justice imputative, ni faire recevoir par le collège épiscopal une
doctrine inconnue à ceux qui jusqu'alors avaient gouverné l'Eglise.
Ainsi l'autorité qu'il aimait comme légitime lui devenait odieuse, parce
qu'elle s'opposait à ce qu'il prenait pour la vérité. En même temps
qu'on lui entend dire qu'il n'a jamais contesté l'autorité aux évêques,
il accuse leur tyrannie, à cause principalement qu'ils s'opposaient à sa
doctrine, et croit affaiblir sa cause en travaillant à les rétablir.
Incertain de sa conduite, il se tourmente lui-même et ne prévoit que
malheurs. « Que sera-ce, dit-il, que le concile, s'il se tient, si ce
n'est une tyrannie ou des papistes, OU DES AUTRES, et des combats de
théologiens plus cruels et plus opiniâtres que ceux des centaures ? » Il
connaissait Luther, et ne craignait pas moins la tyrannie de son parti,
que celle qu\'il attribuait au parti contraire. Les fureurs des
théologiens le font trembler. Il voit que l\'autorité étant une fois
ébranlée, tous les dogmes, et même les plus importants, viendraient en
question l\'un après l\'autre, sans qu\'on sût comment finir. Les
disputes et les discordes de la Cène lui faisant voir ce qui devait
arriver des autres articles : « Bon Dieu, dit-il, quelles tragédies
verra la postérité, si on vient un jour à remuer ces questions, si le
Verbe, si le Saint-Esprit est une personne ! » On commença de son temps
à remuer ces matières : mais il jugea bien que ce n\'était encore qu\'un
faible commencement ; car il voyait les esprits s\'enhardir
insensiblement contre les doctrines établies, et contre l\'autorité des
décisions ecclésiastiques. Que serait-ce s\'il avait vu les autres
suites pernicieuses des doutes que la Réforme avait excités ? Tout
l\'ordre de la discipline renversé publiquement par les uns, et
l\'indépendance établie, c\'est-à-dire, sous un nom spécieux et qui
flatte la liberté, l\'anarchie avec tous ses maux : la puissance
spirituelle mise par les autres entre les mains des princes ; la
doctrine chrétienne combattue en tous ses points ; des chrétiens nier
l\'ouvrage de la création et celui de la rédemption du genre humain,
anéantir l\'enfer, abolir l\'immortalité de l\'âme, dépouiller le
christianisme de tous ses mystères, et le changer en une secte de
philosophie toute accommodée aux sens : de là naître l\'indifférence des
religions, et ce qui suit naturellement, le fond même de la religion
attaqué ; l\'Ecriture directement combattue ; la voie ouverte au déisme,
c\'est-à-dire à un athéisme déguisé ; et les livres où seraient écrites
ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la Réforme, et des lieux où
elle domine. Qu\'aurait dit Melancton, s\'il avait prévu tous ces maux ?
et quelles auraient été ses lamentations ? Il en avait assez vu pour en
être troublé toute sa vie. Les disputes de son temps et de son parti
suffisaient pour lui faire dire qu\'à moins d\'un miracle visible toute
la religion allait être dissipée.

BOSSUET, *Histoire des variations des Eglises protestantes,* livre V.
