La vraie perfection de l\'entendement est de bien juger. Juger, c\'est
prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux ; et bien juger,
c\'est prononcer avec raison et connaissance. C\'est une partie de bien
juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est
certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge. Par le bon
jugement on se peut exempter de toute erreur. Car on évite l\'erreur non
seulement en embrassant la vérité quand elle est claire, mais encore en
se retenant quand elle ne l\'est pas.

Ainsi la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit
clair ; et le moyen de le faire est de juger après une grande
considération. Considérer une chose, c\'est arrêter son esprit à la
regarder en elle-même, en peser toutes les raisons, toutes les
difficultés et tous les inconvénients. C\'est ce qui s\'appelle
attention. C\'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents,
capables de grandes affaires et de hautes spéculations. Être attentif à
un objet, c\'est l\'envisager de tous côtés ; et celui qui ne le regarde
que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu\'il emploie
à le considérer, n\'est pas vraiment attentif.

C\'est autre chose d\'être attaché à un objet, autre chose d\'y être
attentif. Y être attaché, c\'est vouloir, à quelque prix que ce soit,
lui donner ses pensées et ses désirs, ce qui fait qu\'on ne le regarde
que du côté agréable ; mais y être attentif, c\'est vouloir le
considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le
contre. Il y a une sorte d\'attention après que la vérité est connue ;
et c\'est plutôt une attention d\'amour et de complaisance que d\'examen
et de recherche. La cause de mal juger est l\'inconsidération, qu\'on
appelle autrement précipitation.

Précipiter son jugement, c\'est croire ou juger avant que d\'avoir
connu. Cela nous arrive, ou par orgueil, ou par impatience, ou par
prévention, qu\'on appelle autrement préoccupation : par orgueil, parce
que l\'orgueil nous fait présumer que nous connaissons aisément les
choses les plus difficiles, et presque sans examen : ainsi nous jugeons
trop vite, et nous nous attachons à notre sens, sans vouloir jamais
revenir, de peur d\'être forcés à reconnaître que nous nous sommes
trompés ; par impatience, lorsqu\'étant las de considérer, nous jugeons
avant que d\'avoir tout vu ; par prévention en deux manières : ou par le
dehors, ou par le dedans  : par le dehors, quand nous croyons trop
facilement sur le rapport d\'autrui, sans songer qu\'il peut nous
tromper, ou être trompé lui-même  ; par le dedans, quand nous nous
trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu\'une autre.

Le plus grand déréglement de l\'esprit, c\'est de croire les choses
parce qu\'on veut qu\'elles soient, et non parce qu\'on a vu qu\'elles
sont en effet. C\'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous
sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons,
soit qu\'il soit vrai, soit qu\'il ne le soit pas. Quand nous craignons
quelque chose, souvent nous ne voulons pas croire qu\'elle arrive ; et
souvent aussi, par faiblesse, nous croyons trop facilement qu\'elle
arrivera. Celui qui est en colère en croit toujours les causes justes,
sans même vouloir les examiner ; et par là il est hors d\'état de porter
un jugement droit.

Cette séduction des passions s\'étend bien loin dans la vie, tant à
cause que les objets qui se présentent sans cesse nous en causent
toujours quelques unes, qu\'à cause que notre humeur même nous attache
naturellement à de certaines passions particulières, que nous
trouverions partout dans notre conduite si nous savions nous observer.
Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs, nous
appelons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle,
c\'est-à-dire à une passion secrète qui se fait d\'autant moins sentir
qu\'elle fait comme le fond de notre nature. C\'est pour cela que nous
avons dit que le plus grand mal des passions, c\'est qu\'elles nous
empêchent de bien raisonner, et par conséquent de bien juger, parce que
le bon jugement est l\'effet du bon raisonnement.

Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été dites, que la
paresse, qui craint la peine de considérer, est le plus grand obstacle à
bien juger. Ce défaut se rapporte à l\'impatience. Car la paresse,
toujours impatiente quand il faut penser tant soit peu, fait qu\'on aime
mieux croire que d\'examiner, parce que le premier est bientôt fait et
que le second demande une recherche plus longue et plus pénible. Les
conseils semblent toujours trop longs au paresseux : c\'est pourquoi il
abandonne tout et s\'accoutume à croire quelqu\'un qui le mène comme un
enfant et comme un aveugle.

Par toutes les causes que nous avons dites, notre esprit est tellement
séduit qu\'il croit savoir ce qu\'il ne sait pas, et bien juger des
choses dans lesquelles il se trompe. Non qu\'il ne distingue très bien
entre savoir et ignorer ou se tromper : car il sait que l\'un n\'est pas
l\'autre, et au contraire qu\'il n\'y a rien de plus opposé ; mais
c\'est que, faute de considérer, il veut croire qu\'il sait ce qu\'il ne
sait pas. Et notre ignorance va si loin, que souvent même nous ignorons
nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu\'il soit
orgueilleux, ni lâche, ni paresseux, ni emporté ; il veut croire qu\'il
a raison ; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes, il
aime mieux étourdir lui-même le sentiment qu\'il en a que d\'avoir le
chagrin de les connaître.

Le vice qui nous empêche de connaître nos défauts s\'appelle
amour-propre ; et c\'est celui qui donne tant de crédit aux flatteurs.
On ne peut surmonter tant de difficultés qui nous empêchent de bien
juger, c\'est-à-dire de reconnaître la vérité, que par un amour extrême
qu\'on aura pour elle, et un grand désir de l\'entendre. De tout cela il
paraît que mal juger vient très souvent d\'un vice de volonté.
L\'entendement, de soi, est fait pour entendre ; et toutes les fois
qu\'il entend, il juge bien. Car s\'il juge mal, il n\'a pas assez
entendu ; et n\'entendre pas assez, c\'est-à-dire n\'entendre pas tout
dans une matière dont il faut juger, à vrai dire, ce n\'est rien
entendre, parce que le jugement se fait sur le tout.

Ainsi tout ce qu\'on entend est vrai. Quand on se trompe, c\'est qu\'on
n\'entend pas ; et le faux, qui n\'est rien de soi, n\'est ni entendu ni
intelligible. Le vrai, c\'est ce qui est. Le faux, c\'est ce qui n\'est
pas. On peut bien ne pas entendre ce qui est, mais jamais on ne peut
entendre ce qui n\'est pas. On croit quelquefois l\'entendre, et c\'est
ce qui fait l\'erreur ; mais, en effet, on ne l\'entend pas, puisqu\'il
n\'est pas. Et ce qui fait qu\'on croit entendre ce que l\'on n\'entend
pas, c\'est que par les raisons, ou plutôt par les faiblesses que nous
avons dites, on ne veut pas considérer. On veut juger cependant, on juge
précipitamment, et enfin on veut croire qu\'on a entendu, et on
s\'impose à soi-même.

Nul homme ne veut se tromper ; et nul homme aussi ne se tromperait s\'il
ne voulait des choses qui font qu\'il se trompe, parce qu\'il en veut
qui l\'empêchent de considérer et de chercher la vérité sérieusement. De
cette sorte, celui qui se trompe, premièrement, n\'entend pas son objet,
et secondement ne s\'entend pas lui-même ; parce qu\'il ne veut
considérer ni son objet, ni lui-même, ni la précipitation, ni
l\'orgueil, ni l\'impatience, ni la paresse, ni les passions et les
préventions qui la causent. Et il demeure pour certain que
l\'entendement, purgé de ces vices et vraiment attentif à son objet, ne
se trompera jamais ; parce qu\'alors ou il verra clair, et ce qu\'il
verra sera certain, ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain
qu\'il doit douter jusqu\'à ce que la lumière paraisse.

BOSSUET, *Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même,* Première
partie, chap. XVI. Ce que c\'est que bien juger ; quels en sont les
moyens, et quels en sont les empêchements.
