Bobby Fischer, diagonale islandaise
23h00 , le 18 janvier 2008, modifié à 15h34 , le 19 juin 2017

En 2005, le mythique champion d'échecs, disparu vendredi à l'âge de 64 ans, était recherché par les Etats-Unis qui lui reprochaient un match en ex-Yougoslavie sous embargo. Bobby Fischer s'était alors réfugié à Reykjavik, en Islande, là même où il disputa un match de légende contre Boris Spassky en 1972. Le JDD l'avait rencontré.
Bobby Fischer, diagonale islandaise
Partager sur :

Capricieux, égocentrique, odieux, paranoïaque... Et pourtant. Il y a des hommes pas tout à fait comme les autres qui continuent de fasciner. Ce vendredi-là, le rendez-vous est fixé à 19 heures. Dans le salon d'un hôtel du centre de Reykjavik, aux chambranles de porte travaillés, aux fauteuils douillets et à l'atmosphère tamisée. Ils sont là tous les sept, un grand maître, deux joueurs internationaux et quatre simples amateurs d'échecs. La totalité du comité de soutien à Bobby Fischer; les sept fidèles qui n'ont cessé d'oeuvrer pour le sortir de la prison japonaise dans laquelle croupissait depuis huit mois le champion d'échecs le plus halluciné de l'histoire.

Ils l'attendent en trépignant. Visiblement fiers d'appartenir à ce clan restreint de personnes autorisées à approcher le maître, à lui parler. Tout doit être parfait. Le champagne est au frais. Les coupes sont alignées les unes à côté des autres. Des affiches de bienvenue collées aux murs de bois foncé. Ils ont endossé leurs plus beaux costumes, et leurs épouses, leurs plus belles robes. Le moment se doit d'être inoubliable.

Robert James Fischer, 62 ans, génie incontesté des échecs, l'homme au QI supérieur à celui d'Einstein, arrive. Applaudissements. Depuis le temps que les membres du RJF Committee espéraient ce moment. Huit mois à se battre pour que leur idole sorte de sa geôle nippone en obtenant la nationalité islandaise. Mission accomplie depuis le 22 mars: le Parlement, tout au souvenir du match épique remporté par Fischer contre le Soviétique Boris Spassky à Reykjavik en 1972, l'a fait citoyen islandais à une écrasante majorité. Seuls deux députés ont voté contre. Deux jours plus tard, la légende des échecs était dans l'avion pour Reykjavik.

Bobby Fischer avait été arrêté le 13 juillet 2004 à l'aéroport de Narita (Japon) alors qu'il était en partance pour Manille. Officiellement pour un passeport invalide. En réalité, les Etats-Unis, son pays d'origine, lui reprochent d'avoir disputé ­ et gagné ­ en 1992 un match qui s'est achevé à Belgrade contre le même Spassky, violant ainsi l'embargo économique décrété par l'ONU pendant le conflit yougoslave. Ils lui en veulent surtout, en filigrane, pour ses innombrables déclarations au lance-flammes, son antisémitisme virulent, sa haine de l'Amérique. Après les attentats du 11-Septembre, il s'était réjoui au micro d'une radio philippine: "C'est une formidable nouvelle, il est temps que ces putains de juifs se fassent casser la tête. Il est temps d'en finir avec les Etats-Unis une bonne fois pour toutes."

Dans le salon de l'hôtel de Reykjavik, toute l'assistance couve Bobby du regard. Le héros donne quelques accolades, lâche deux bons mots et boit une coupe de champagne. Il garde souvent la tête baissée, comme si elle était trop lourde. Il n'est pas très fringant non plus. Pour l'occasion, il ne s'est même pas donné la peine de faire un effort. Pantalon de toile noire, pull-over en laine bleue informe, sandales en peau retournée noire portées sur des chaussettes blanc pétard. Et cette casquette qui lui cache la moitié du visage, masquant son regard angoissé et torturé. Ses amis islandais lui lisent un discours de bienvenue. Il est là, à côté d'eux, ou plutôt la tête par-dessus leurs épaules, lisant le texte en même temps et le rectifiant quand cela ne lui convient pas. A propos de sa détention au Japon, il préfère qu'on parle de "kidnapping".

A présent, il savoure ce moment de sa liberté toute neuve. Il dit qu'il va "bien", qu'il se "relaxe enfin". Il ne lui faut pas très longtemps pour évoquer sa détention au Japon. Un sujet dont il pourrait parler pendant des heures. "C'était illégal. Ce ne sont que des mensonges. C'est comme si on avait démoli un immeuble sans autorisation", explique-t-il. Bobby Fischer ne doute de rien. Pourquoi les Américains lui en veulent-ils autant ? "Ces vicieux ?, grogne-t-il, Parce qu'ils sont contrôlés par les juifs." Trente ans qu'il rumine en boucle les mêmes diatribes antisémites. Quand on lui fait remarquer que lui-même est juif par sa mère (1), il se ferme sèchement: "Pas question de parler de ça !" A côté, ses fans islandais tendent l'oreille et veillent au grain. Alors il glisse : "Mes amis veulent que j'arrête de dire des choses sur les juifs. Mais je continuerai." Autour, on aperçoit des sourires gênés face au dieu que l'on n'ose pas trop contredire.

Dans l'ensemble, l'Islande se soucie pourtant peu des philippiques au vitriol de Bobby Fischer. A Reykjavik, on aurait plutôt "de la peine" pour lui. "Il est fou", résume-t-on sobrement. Nulle protestation n'a accueilli l'arrivée du trublion. Seule une lettre adressée au gouvernement depuis Israël par l'institut Simon Wiesenthal a un peu alerté l'opinion. "Ses propos sont choquants mais cet homme ne mérite malgré tout pas d'être enfermé", soutient Gudmundur Thorarinsson, l'un des membres du comité. Si les médias se gargarisent de l'événement, la plupart des habitants, en général peu disposés à la polémique, ne se sentent guère concernés par les frasques de leur nouveau compatriote. "Peut-être quelques personnes immigrées ont-elles trouvé choquant qu'il obtienne si facilement la nationalité, note Sigurdur Salvarsson, journaliste au quotidien Frettabladid. Normalement, on doit attendre sept ans. Mais la communauté immigrée ne représente pas plus de 5 % de la population."

Les supporters de Fischer, eux, n'ont eu aucun mal à obtenir satisfaction de la part du gouvernement, pourtant allié des Etats-Unis. "Quand j'ai su qu'il avait été interpellé, je me suis empressé d'alerter les autorités, raconte un de ses amis, Seamundur Palsson, ancien policier qui fut chargé de sa sécurité lors du match de 1972. Très rapidement, la solution de la naturalisation est apparue comme la meilleure puisque les Japonais demandaient des garanties." Quoi qu'il fasse et tout fou furieux qu'il soit, Bobby Fischer reste un héros pour ce petit pays de moins de 300.000 habitants qui se targue de protéger les libertés individuelles et la liberté d'opinion. Il y a trente-trois ans, il était devenu une star incontestée au terme de sa victoire sur Spassky, qui avait fait de lui le premier Américain à faire tomber, en pleine guerre froide, la suprématie russe en matière d'échecs. Un match de surcroît considéré comme "le meilleur de tous les temps" par nombre de spécialistes. "Il a placé l'Islande sur la carte du monde", soutient Seamundur Palsson.

A l'époque âgé de 29 ans, Fischer fait la Une de Time et de Newsweek. La presse américaine raconte alors l'épopée d'un petit garçon dont les parents ont divorcé lorsqu'il avait 2 ans, qui remporte à 13 ans le championnat des Etats-Unis, en 1956, deux ans après avoir reçu son premier échiquier des mains de sa s?ur aînée. L'année suivante, il devient le plus jeune grand maître de son époque.

En 1972, Bobby Fischer passait déjà pour un type imbuvable. Il réclamait toujours plus d'argent, se plaignait de la présence de caméras qu'il jugeait trop bruyantes, faisait déplacer les spectateurs des premiers rangs qui le gênaient, se permettait d'arriver en retard pour mieux déstabiliser son adversaire. Le monde entier devait se plier à ses caprices. "Pour être son ami, il ne fallait pas lui dire non", se souvient Gudmundur Thorarisson, organisateur de la partie contre Spassky. Il a eu le malheur de refuser à Fischer une somme supérieure aux 250.000 dollars dont le match était doté : "Il m'en a beaucoup voulu." Malgré ce comportement exécrable, il fascine son entourage par son intelligence. "Quand il joue, il est correct", résume Helgi Olafsson, grand maître islandais.

Si un lien particulier unit depuis des siècles les échecs à l'Islande ­ le jeu a été importé par les premiers colons vikings, vers le XIe siècle ­, la prestation de Fischer en 1972 a fortement dopé la popularité du "jeu des rois" sur l'île. Jon Arnasson n'avait que 11 ans à l'époque. Il se souvient encore de la tension pendant le match. Pour lui, cela a été un déclic. Cinq ans plus tard, en 1977, il remporte le titre des moins de 16 ans. "Quand je joue, confie-t-il aujourd'hui, je pense encore à Fischer et à la partie de 1972." Secrètement, il rêve d'une partie avec celui dont Helgi Olafsson dit : "Avant Elvis Presley, il n'y avait pas de rock. Fischer et les échecs, c'est pareil."

L'intéressé, de son côté, n'est pas à une contradiction près. Américain, il rejette sa nationalité. Juif, il exècre ce peuple. Joueur d'échecs, il ne veut plus en entendre parler. La dernière fois qu'il a tâté du fou et de la tour, c'était au Japon, avec ses codétenus. "Juste comme ça, pour faire passer le temps", confie-t-il. Sa dernière partie publique est celle de 1992. Aujourd'hui, il dit qu'il n'est prêt à jouer que selon ses propres règles. Celles qu'il a énoncées en 1996 à Buenos Aires, en Argentine : la position initiale des pièces sur l'échiquier est tirée au sort, afin de favoriser la "créativité" et le "talent" plutôt que la "mémorisation" et l'"analyse" des mouvements. "Les échecs traditionnels sont morts", affirme-t-il.

D'aucuns ne voient là que sa peur légendaire de perdre et de déchoir. Muré dans la paranoïa, hanté par la crainte d'être trahi et trompé, Fischer a refusé pendant des années toute apparition publique, et s'est réfugié un temps dans une secte, l'Eglise universelle de Dieu, qui au passage lui a vidé son compte bancaire. Il ressasse des théories de complot. En 1972, il a cru que les Russes voulaient l'empoisonner. Plus tard, il s'est fait retirer ses plombages, craignant que l'un d'eux puisse contenir une puce électronique capable d'influencer sa pensée. Il ne possède pas de cartes de crédit, de peur qu'on le suive à la trace.

Depuis son arrivée à Reykjavik, le 24 mars, Fischer s'est installé dans la suite de l'hôtel Loftleioir. Celle dans laquelle il dormait déjà en 1972. "Je me repose beaucoup", dit-il pour résumer ses journées. Il ne voit pas grand monde. "Il a un peu peur de sortir", confie Einar Einarsson, un membre du comité de soutien. Parfois, il va quand même marcher en ville ou dans la campagne avoisinante. Il a été vu en train de s'acheter un téléphone portable. Il dit qu'il a quelques projets. "Trouver un nouvel appartement", où il pourra s'installer avec sa compagne japonaise, elle-même championne d'échecs. Un mariage a été évoqué. "Mais je ne veux pas en parler", tonne-t-il. Il préfère vanter sa nouvelle pendule, la deuxième qu'il ait conçue ­ la première est déjà très utilisée par les amateurs d'échecs. Il a imaginé une nouvelle façon de comptabiliser le temps, permettant de gagner des secondes supplémentaires à chaque coup joué rapidement. Fischer se voit avant tout comme un inventeur. Et, il le dit lui-même, il n'a pas franchement besoin de travailler. "J'ai des millions en Suisse." En 1992, la seconde victoire contre Spassky lui avait rapporté 3,35 millions de dollars, de quoi se reposer sur son échiquier.

Si l'Islande a signé, comme le Japon, un traité d'extradition avec les Etats-Unis, le gouvernement a affirmé la semaine dernière qu'il ne livrerait jamais son nouvel hôte. Une question reste toutefois en suspens. Fischer dit avoir la ferme intention de voyager : "Je le souhaite. J'adore l'Asie, sa nourriture, son climat. Et au moins, là-bas, je peux dire ce que je veux sur les juifs." Les pays qu'il visitera ne seront-ils pas tentés de satisfaire les exigences des Américains ? "On ne mesure pas encore trop ce qu'il risquera en sortant du pays", s'inquiète Einar Einarsson. Mais l'intenable Bobby Fischer pourrait rapidement tourner en rond sur la minuscule Islande, et ne pas supporter de s'y sentir enfermé. L'homme n'aime pas les compromis. La partie n'est pas finie.

(1) Sa mère, américaine, s'était installée pendant quelque temps en URSS à la plus grande fureur du FBI. La légende fisherienne a fait de cette femme une maîtresse de Staline.

Source: JDD papier

    Par Elsa GUIOL, à Reykjavik 
    